Fondations
Cette page pose les fondations du cours. La section 1 part de deux exemples concrets, le dé et le chrono d'un marathon, pour faire émerger intuitivement le vocabulaire des probabilités. La section 2 formalise ce vocabulaire : événements, probabilités et variables aléatoires. Les sections 3 et 4 décrivent ensuite, respectivement pour les variables discrètes et continues, la loi de la variable (PMF ou PDF), sa fonction de répartition, son espérance, sa variance et l'indépendance entre deux variables. La section 5 en tire la synthèse qui traverse tout le cours : une loi de probabilité est un modèle paramétré, noté
1. Avant-propos
Avant toute définition, cette section se concentre sur deux phénomènes aléatoires, un où nous comptons, un où nous mesurons. Elle liste les questions qu'un ingénieur voudrait pouvoir chiffrer. Ces questions permettent d'introduire le vocabulaire du chapitre.
1.1 Un objet discret : le dé
Figure 1.1, Le dé équilibré : ses six issues possibles.
Lorsque vous lancez un dé à six faces, équilibré, il n'est pas possible de prédire le résultat, c'est la définition même du hasard, et pourtant il est possible d'énoncer des propriétés très précises à son sujet. L'ensemble des valeurs possibles, nommé l'univers, correspond à
- Quelle est la probabilité d'obtenir un 6 ? Une sur six. D'obtenir un résultat pair ? Trois faces sur six, soit une sur deux : la question porte sur un ensemble de résultats, un événement, et sa réponse s'obtient en additionnant des probabilités élémentaires.
- Si le montant de la face obtenue est versé en euros, combien « vaut » un lancer ? Aucun lancer ne rapporte 3,50 €, et pourtant 3,50 € est la seule réponse raisonnable : c'est ce que rapporte un lancer en moyenne, à long terme.
- De combien le résultat s'écarte-t-il, typiquement, de cette valeur centrale ? Le dé donne des valeurs entre 1 et 6 : la réponse mesure l'étalement du hasard, pas sa position.
- Si nous lançons le dé 10 000 fois, la moyenne des résultats sera-t-elle proche de 3,5 ? Avec quelle précision ?
Ces quatre questions ont des dénominations scientifiques, événement, variable aléatoire, espérance, dispersion, que la section 2 précisera ; la valeur d'un lancer et son étalement typique trouveront leur réponse chiffrée en section 3.3.
Le hasard du dé se décrit donc entièrement par ses six faces et leur probabilité commune
import numpy as np
rng = np.random.default_rng(0)
rng.integers(1, 7, size=100).mean() # >>> 3.62 (encore loin de 3,5 : 100 lancers ne suffisent pas)
rng.integers(1, 7, size=10_000).mean() # >>> 3.5049 (nettement plus proche : la loi des grands nombres)import scipy.stats as sta
X = sta.randint(1, 7) # loi uniforme discrète sur {1, ..., 6}
X.rvs(size=100, random_state=0).mean() # >>> 3.42 (encore loin de 3,5)
X.rvs(size=10_000, random_state=0).mean() # >>> 3.4939 (nettement plus proche)Figure 1.2, Les fréquences observées (carrés) confrontées au modèle figures/ch1/01-de.py).
Ce diagramme en bâtons est le modèle du dé, une PMF (fonction de masse), que la section 3 de cette page définira précisément.
Lancer de deux dés
À partir de ce modèle élémentaire, nous pouvons en construire d'autres. Lançons deux dés et considérons la somme des faces. Les lancers ne s'influencent pas, c'est ce que nous nommons l'indépendance statistique. Chacun des 36 couples a la probabilité
Figure 1.3, La somme de deux dés : un profil triangulaire, maximal en 7 (figures/ch1/01-somme-deux-des.py).
1.2 Un objet continu : le chrono d'un marathon
Considérons à présent un second objet. À l'issue d'un marathon, nous nous intéressons au chrono final d'un coureur pris au hasard parmi les arrivants, le temps mis pour parcourir les 42,195 km. Première différence avec le dé : ce chrono peut prendre n'importe quelle valeur d'un intervalle, 3 h 47 min 12,1 s aussi bien que 3 h 47 min 12,2 s. Nous ne comptons plus, nous mesurons avec une certaine précision.
Cette différence change la nature des questions possibles. Quelle est la probabilité qu'un coureur finisse en exactement 4 h 00 min 00 s ? Aucun coureur, ou presque, ne réalise ce chrono à la microseconde près : la réponse est nulle, et elle l'est pour chaque valeur exacte. La question pertinente porte sur un intervalle, quelle proportion des coureurs finit entre 3 h 55 et 4 h 05 ?, et sa réponse se lit sur un histogramme.
Observons l'histogramme des chronos, en affinant progressivement ses classes :
Figure 1.4, Chronos (simulés) de 2 000 marathoniens. Classes larges : nous devinons la forme. Classes fines : elle se précise. À la limite, la silhouette de l'histogramme devient une courbe lisse, la densité, et la proportion de coureurs entre deux chronos devient une aire sous cette courbe (script figures/ch1/01-marathon-densite.py).
Cette figure porte deux enseignements. Premièrement, la densité émerge de l'histogramme que nous affinons : c'est l'objet qui remplace les bâtons du dé lorsque les valeurs ne se comptent plus, et les probabilités s'y lisent en aires, non plus en hauteurs, une PDF, que la section 4 de cette page définira précisément. Deuxièmement, la forme est instructive : la masse des coureurs se concentre autour de 3 h 50 – 4 h, mais la courbe s'étire vers la droite, les chronos élevés s'étalent bien davantage que les chronos rapides ne se compriment. Enfin, la densité tracée en rouge n'est déjà plus « les données » : c'est une courbe lisse qui résume 2 000 chronos individuels, autrement dit, un modèle, avec ce que tout modèle comporte de choix et d'approximation.
Sur ce même exemple, une probabilité se lit comme une aire :
Figure 1.5, La probabilité comme aire sous la densité : figures/ch1/01-densite-aire.py).
2. Événements, probabilités et variables aléatoires
2.1 Univers et événements
Définition, Univers et événements
Nous étudions une expérience aléatoire : une expérience dont l'issue n'est pas connue à l'avance, mais dont l'ensemble des issues possibles l'est. Cet ensemble, l'univers, est noté
Sur le dé, l'univers est
Les « et », « ou », « non » du langage courant deviennent des opérations sur ces ensembles :
- l'intersection
, « et » : les valeurs communes aux deux événements ; ici , pair et au moins 5 ; - l'union
, « ou » : les valeurs appartenant à au moins l'un des deux ; ici ; - le complémentaire
, « non » : les valeurs hors de ; ici , un résultat impair.
Figure 1.6, Les événements du dé vus comme des ensembles : l'univers figures/ch1/01-evenements-ensembles.py).
2.2 Probabilités
Définition, Probabilité
Une probabilité sur
, l'univers, qui contient toutes les issues possibles, est réalisé à coup sûr ; , l'événement vide, qui ne contient aucune issue, ne se réalise jamais ; - pour deux événements disjoints
, , les probabilités d'événements incompatibles s'additionnent.
Sur le dé équilibré, chaque face élémentaire porte la probabilité
Relations entre probabilités
Pour tous événements
| Relation | Formule |
|---|---|
| Contraire | |
| Union (cas général) | |
| Union (événements disjoints) | |
| Intersection (indépendance) |
Le contraire retranche à 1 ; l'union additionne, sauf à retrancher ce qui a été compté deux fois (l'intersection) ; deux événements sans influence mutuelle voient leurs probabilités se multiplier. Sur le dé :
Cette lecture ensembliste ne se limite pas au dé. Pour une v.a. continue comme le chrono, l'univers
Probabilité conditionnelle
La probabilité conditionnelle s'intéresse à la question : une fois su que
Définition, Probabilité conditionnelle
Pour deux événements
Notons que deux événements sont indépendants si et seulement si
Illustrons sur le dé : sachant que le résultat est au plus 3 (
Théorème de Bayes
La probabilité conditionnelle n'est pas symétrique :
Théorème de Bayes
Pour deux événements
Le dénominateur se calcule par la loi des probabilités totales :
Reprenons le capteur, avec des chiffres. Les pièces défectueuses sont rares,
Le résultat surprend : malgré un capteur fiable à
import numpy as np
rng = np.random.default_rng(0)
N = 2_000_000
defective = rng.random(N) < 0.01 # P(défaut) = 1 %
alarm = np.where(defective, rng.random(N) < 0.99, rng.random(N) < 0.05)
defective[alarm].mean() # >>> 0.1656 (≈ 1/6, la prédiction de Bayes)Cette inversion est le moteur de deux chapitres à venir : au chapitre 2, elle transforme une croyance a priori sur un paramètre en une estimation a posteriori ; au chapitre 3, elle fonde la règle de décision d'un détecteur.
2.3 Variable aléatoire et réalisation
Le dé et le chrono ont un point commun : dans les deux cas, l'expérience aléatoire produit un nombre.
Définition, Variable aléatoire
Une variable aléatoire (v.a.)
Confusion classique
«
Dans ce cours, nous allons classer les variables aléatoires en deux catégories :
- les v.a. discrètes, dont les valeurs possibles se comptent (
pour le dé, pour un comptage) ; - les v.a. continues, dont les valeurs possibles remplissent un intervalle de
.
3. Décrire une variable aléatoire discrète
3.1 Loi de masse
Pour une v.a. discrète, décrire le hasard, c'est donner la liste des chances de chaque valeur, les six bâtons du dé de la section 1.1.
Définition, Loi de masse
La loi d'une v.a. discrète
sous les contraintes
La fonction
Une loi discrète est entièrement connue dès que nous connaissons la probabilité de chacune de ses valeurs, et la somme de ces probabilités est nécessairement égale à 1 : l'expérience produit toujours l'une des valeurs du support.
Exemple : loi uniforme discrète
Figure 1.7, La loi de masse du dé : un bâton de hauteur figures/ch1/01-loi-uniforme-de.py).
3.2 Fonction de répartition
Définition, Fonction de répartition (cas discret)
La fonction de répartition (cumulative distribution function, CDF) d'une v.a. discrète
Elle est croissante par paliers, tend vers
La fonction de répartition
Proposition, Calculer avec
Pour toute v.a.
Pour une v.a. discrète à valeurs entières, la masse en un point se récupère par différence :
Preuve
Les événements
En d'autres termes, toute probabilité d'intervalle, et même toute masse ponctuelle, se retrouve par simple soustraction de deux valeurs de
Exemple : loi uniforme
Pour le dé,
Figure 1.8, La fonction de répartition du dé : six marches de hauteur figures/ch1/01-loi-uniforme-de.py).
3.3 Espérance et variance
L'allure d'une loi est difficile à décrire précisément. Pour la résumer, il est possible de calculer des grandeurs caractéristiques. Parmi ces grandeurs, deux sont particulièrement utilisées :
- l'espérance, notée
, décrivant la position de la valeur centrale, ce que vaut un tirage en moyenne ; - la variance, notée
(ou son écart-type qui correspond à ), décrivant la dispersion des valeurs autour de la valeur centrale.
Figure 1.9a, Même dispersion, espérances différentes : la position seule change (script figures/ch1/01-esperances-differentes.py).
Figure 1.9b, Même espérance, dispersions différentes : un capteur « juste mais bruité » et un capteur « juste et précis » se distinguent par leur variance, pas par leur moyenne (script figures/ch1/01-esperance-variance.py).
Formellement, ces deux grandeurs s'obtiennent à partir d'un même gabarit : la moyenne d'une fonction
Ce gabarit, appliqué à
Définition, Espérance, variance et écart-type
L'espérance d'une v.a. discrète
Sa variance, avec
et son écart-type est
L'espérance est le centre de gravité de la loi : elle en fixe la position. L'écart-type est l'écart moyen à ce centre : il mesure l'étalement, dans l'unité de
Proposition, Les trois règles de calcul
Pour toute v.a.
- Linéarité de l'espérance :
, et plus généralement pour toutes v.a. , sans aucune hypothèse ; - Formule de König-Huygens :
; - Transformation affine :
, décaler ne disperse pas, dilater disperse au carré.
Preuve
, en utilisant . - En développant
puis par linéarité : . a pour espérance , donc . ∎
L'espérance se manipule sans précaution : une somme de v.a., quelconques, a toujours pour espérance la somme des espérances. La variance, elle-même illisible sous forme développée, se calcule plus simplement via
Exemple : le dé
Pour un dé équilibré,
Un lancer « vaut » 3,5 en moyenne et s'en écarte typiquement de 1,7 : la réponse aux deux questions laissées ouvertes en section 1.1. Cette moyenne, calculée sur plusieurs lancers, est elle-même une variable aléatoire, ce que le théorème central limite précisera en fin de chapitre.
3.4 Indépendance
Dernière brique : deux v.a. observées ensemble. Le cas qui domine ce cours est celui où elles ne s'influencent pas.
Définition, Indépendance
Deux v.a.
Connaître la valeur de l'une ne change rien aux chances de l'autre. Deux lancers d'un dé sont indépendants par construction, c'est la règle des
Proposition, Conséquences de l'indépendance
Si
Preuve
Pour le produit :
Contraste avec la linéarité de l'espérance : l'espérance d'une somme est toujours la somme des espérances, sans condition. L'additivité des variances, elle, exige l'indépendance.
4. Décrire une variable aléatoire continue
4.1 Densité de probabilité
Pour une v.a. continue, un chrono, une tension, la liste des
Définition, Densité de probabilité
Une v.a.
sous les contraintes
La densité donne la probabilité par unité de longueur : localement,
Confusion classique
«
Exemple : loi Gaussienne
La densité la plus répandue est celle de la loi normale (ou Gaussienne)
Figure 1.10a, La densité d'une loi figures/ch1/01-densite-gaussienne.py).
4.2 Fonction de répartition
Définition, Fonction de répartition (cas continu)
Pour une v.a. continue de densité
et là où
Même objet que dans le cas discret, mais obtenu par intégrale plutôt que par somme. La proposition « Calculer avec
Exemple : loi Gaussienne
Pour la loi
Figure 1.10b, La fonction de répartition d'une loi figures/ch1/01-densite-gaussienne.py).
4.3 Espérance et variance
Définition, Espérance et variance (cas continu)
Pour une v.a. continue de densité
avec
Même lecture que dans le cas discret :
4.4 Indépendance
Définition, Indépendance (cas continu)
Deux v.a. continues
Même définition que dans le cas discret, avec des densités à la place des PMF : connaître
5. Du phénomène au modèle
Résumons le chemin parcouru. Le hasard du dé est entièrement décrit par six bâtons, sa PMF ; le hasard du chrono, par une courbe, sa PDF. Dans les deux cas, nous avons remplacé un phénomène imprévisible par un objet mathématique parfaitement déterminé, qui dit avec quelles probabilités chaque valeur peut survenir. Cet objet s'appelle une loi de probabilité, et ce remplacement porte un nom : modéliser.
5.1 Un formalisme commun : la fonction de répartition
Les sections 3 et 4 se répondent terme à terme : la PMF se somme là où la PDF s'intègre, et toutes deux se cumulent dans le même objet, la fonction de répartition
5.2 Une loi est un modèle paramétré
Les lois utiles dépendent en général de paramètres réglables, la probabilité de succès d'un test, le taux d'arrivée de requêtes, le centre et la largeur d'une cloche. Nous écrirons une loi paramétrée
où
désigne, pour la valeur , la PMF dans le cas discret et la densité dans le cas continu ; désigne une valeur possible de la grandeur étudiée, et, une fois l'expérience faite, la valeur observée, la réalisation de la section 2.3 ; désigne le (ou les) paramètre(s) du modèle. Cette notation est à retenir : nous la retrouverons à chaque chapitre, et tout le programme du cours tient dans ces quelques symboles (récapitulés sur la page Notations).
À titre d'exemple, la Gaussienne de la figure 1.10a s'écrit
5.3 Implémentation avec scipy.stats
Cette lecture « une loi = un objet réglé par scipy.stats (importé sta), qui expose chaque loi à travers une interface unique, prolongement direct de la fonction de répartition unificatrice de la section 5.1 :
| Méthode | Quantité |
|---|---|
X.pmf(k) / X.pdf(x) | |
X.cdf(x) | |
X.sf(x) | |
X.ppf(q) | quantile d'ordre |
X.rvs(size=M) | |
X.mean(), X.var() |
Le processus est toujours le même : instancier la loi en fixant
import scipy.stats as sta
X = sta.norm(loc=10, scale=2) # theta = (mu, sigma²) = (10, 4)
X.pdf(10.0) # >>> 0.1995 (hauteur au centre)
X.cdf(12) - X.cdf(8) # >>> 0.6827 (P(8 < X <= 12), µ ± σ)
X.sf(13) # >>> 0.0668 (P(X > 13), queue droite)
X.ppf(0.975) # >>> 13.92 (quantile à 97,5 %)
X.mean(), X.var() # >>> (10.0, 4.0)Deux pièges reviennent sans cesse : scale attend l'écart-type (jamais la variance), et pour les lois discrètes c'est pmf qui remplace pdf.
Les pages Lois discrètes et Lois continues présentent maintenant un catalogue des lois paramétrées les plus utilisées, chacune sous cette même forme
