Détecteurs usuels
La page précédente a donné les critères pour juger un détecteur, mais aucun moyen d'en construire un. Cette page comble ce manque en reprenant la démarche du chapitre 2 : la section 1 ramène la construction à une règle de décision, puis quatre sections la déclinent selon les hypothèses disponibles : les lois connues (§2), prolongées aux paramètres inconnus par le GLRT, un signal connu dans du bruit (§3), des probabilités a priori sur les hypothèses (§4), de simples exemples étiquetés (§5) ; la section 6 récapitule les cinq détecteurs et leurs hypothèses.
1. Problématique
La statistique
La réponse suivie dans toute cette section conserve le modèle de détecteur de la page précédente, une statistique de test comparée à un seuil :
- décider
si ,
où
est la statistique de test, la fonction qui résume les données en un nombre, est le seuil, qui fixe le point de fonctionnement sur la courbe ROC.
Choisir un détecteur revient alors à choisir une statistique, comme choisir un estimateur revenait à choisir une loss. Les sections 2 à 5 en proposent cinq, notées
2. Détecteur de Neyman-Pearson
Un radar surveille une case de distance : en l'absence de cible, la mesure n'est que du bruit ; en sa présence, un écho s'y ajoute. Les deux situations sont parfaitement modélisées, et les deux erreurs n'ont pas le même coût : une fausse alarme mobilise une vérification, un budget que l'opérateur fixe à l'avance. Le cas idéal de la détection consiste à maximiser la probabilité de détection sous une contrainte de fausse alarme.
Hypothèses
Trois hypothèses définissent ce cadre :
- Lois connues. Les lois des données sous les deux hypothèses sont parfaitement connues :
et sont des fonctions explicites. - Aucun prior. Aucune probabilité a priori n'est assignée aux hypothèses.
- Aucun coût. Aucun coût de décision n'est spécifié : le cahier des charges porte uniquement sur
et .
Expression
L'idée est de comparer la plausibilité des données sous chaque hypothèse : si l'observation reçue est bien plus vraisemblable sous
Définition, Détecteur de Neyman-Pearson
La règle de décision s'écrit :
- décider
si ,
où
est la statistique de test : le rapport de vraisemblance (likelihood ratio test, LRT), souvent noté , grand quand les données ressemblent davantage à , est le seuil, réglé pour respecter le budget de fausse alarme .
En pratique, le seuillage porte sur
Propriétés
Proposition, Optimalité sous contrainte
Le détecteur NP maximise la probabilité de détection
Ce théorème est admis. Sa conséquence graphique est immédiate : la courbe ROC du LRT domine celle de tout autre détecteur construit sur les mêmes données. Elle joue pour la détection le rôle que la borne de Cramér-Rao jouait pour l'estimation, un plafond de performance, à ceci près qu'il est ici atteint par une statistique explicite.
Exemple : décalage de moyenne
Reprenons le problème de la page précédente avec
Cette fonction est croissante en
Le seuil se règle en imposant le budget de fausse alarme. Sous
Avec
Sous chaque hypothèse,
Accumuler des mesures augmente
Figure 3.5, Courbes ROC du détecteur à moyenne pour figures/ch3/02-roc-nmesures.py).
Le détecteur dispose donc de deux manettes de natures différentes. Le seuil déplace le point de fonctionnement le long d'une courbe, sans jamais l'améliorer. Le nombre de mesures, comme le rapport signal à bruit, change de courbe : quadrupler
Extension : paramètres inconnus (GLRT)
En pratique, le signal attendu est rarement connu exactement : l'écho radar revient avec une amplitude qui dépend de la cible, une phase qui dépend du trajet. La forme des lois reste connue,
Définition, Rapport de vraisemblance généralisé (GLRT)
La règle de décision s'écrit :
- décider
si ,
où
est la statistique du GLRT (generalized likelihood ratio test), est le seuil.
Chaque hypothèse défend ainsi sa meilleure cause : le détecteur compare les données aux deux modèles, chacun ajusté au mieux, et retient celui qui les explique le mieux. Lorsque les paramètres sont en réalité connus, les maximisations disparaissent et
Reprenons le décalage de moyenne, mais sans connaître l'amplitude :
Démonstration
Sous
Seuiller
Ce changement a un prix mesurable. À budget identique
Au-delà de cet exemple, le GLRT est la matrice de la plupart des tests classiques de l'analyse de données : le test t (une moyenne, à
3. Détecteur à filtre adapté
Un récepteur radar émet une impulsion
Hypothèses
Deux hypothèses définissent ce cadre :
- Modèle de signal. Les observations contiennent, sous
seulement, un signal connu auquel s'ajoute un bruit :
- Bruit de loi inconnue.
est un bruit blanc centré de puissance ; sa loi complète n'est pas supposée connue.
Expression
Pour détecter le signal, une possibilité intuitive consiste à mesurer la ressemblance entre les données reçues et le signal attendu, au sens du produit scalaire.
Définition, Détecteur à filtre adapté
La règle de décision s'écrit :
- décider
si ,
où
est la statistique de test : la corrélation entre les données et le signal attendu, le filtre adapté (matched filter), est le seuil, réglé pour respecter le budget de fausse alarme .
Aucune loi complète n'intervient dans cette statistique : le critère est purement géométrique,
Propriétés
Proposition, Lien avec le détecteur de Neyman-Pearson
Lorsque
Démonstration
Le rapport des deux densités Gaussiennes donne
Le parallèle avec le chapitre 2 est exact : les moindres carrés, critère géométrique posé sans hypothèse probabiliste, coïncidaient avec le MLE sous bruit Gaussien blanc ; le filtre adapté, critère géométrique lui aussi, coïncide avec le détecteur de Neyman-Pearson sous la même hypothèse, et hérite alors de son optimalité.
Sous bruit Gaussien blanc, la performance admet une forme fermée :
où
Exemple : deux signaux, même énergie
Deux signaux de
Figure 3.6a, Les deux signaux, créneau et rampe, de même énergie figures/ch3/02-filtre-adapte.py).
Figure 3.6b, ROC empiriques des deux filtres adaptés (
Les deux courbes empiriques se superposent à la courbe théorique, AUC
4. Détecteur bayésien
Dans un récepteur de télécommunications, chaque intervalle de temps porte un bit,
Hypothèses
Deux hypothèses définissent ce cadre :
- Lois connues. Les lois des données sous les deux hypothèses sont connues, comme au §2.
- Priors connus. Les hypothèses sont munies de probabilités a priori connues,
et , avec .
C'est le geste bayésien du MAP : assigner une loi de probabilité à l'inconnue.
Expression
L'idée est de choisir l'hypothèse la plus probable au vu des données. La règle de Bayes fournit ces probabilités a posteriori :
La règle de décision retient l'hypothèse de probabilité a posteriori maximale : décider
Définition, Détecteur bayésien
La règle de décision s'écrit :
- décider
si ,
où
est la statistique de test : le rapport de vraisemblance du §2, inchangé, est le seuil, imposé par les priors.
La statistique est donc la même qu'au §2, le rapport de vraisemblance ; seul le seuil change. Un prior déséquilibré déplace le point de fonctionnement le long de la même courbe ROC : plus
Propriétés
Proposition, Optimalité en probabilité d'erreur
Le détecteur bayésien minimise la probabilité d'erreur :
Cette quantité est le risque bayésien pour des coûts
Exemple : hypothèses équiprobables
Pour deux hypothèses équiprobables,
Figure 3.7, Probabilité d'erreur figures/ch3/02-seuil-erreur.py).
La courbe est bien en U, minimale en
5. Détecteur appris (data-driven)
Les détecteurs précédents exigent tous un modèle explicite : des lois complètes pour Neyman-Pearson et le bayésien, un signal connu pour le filtre adapté. Lorsque tout modèle manque mais que des exemples étiquetés sont disponibles, la stratégie de l'estimateur appris se transpose : postuler la forme d'une règle de décision et l'ajuster sur les exemples.
Hypothèses
Deux hypothèses définissent ce cadre :
- Un modèle de statistique de test.
où
- Une base de données. Une base d'apprentissage de
exemples étiquetés est disponible, où indique l'hypothèse vraie de l'exemple . Chaque exemple est construit par deux tirages successifs :
où
Expression
Définition, Détecteur appris
La règle de décision s'écrit :
- décider
si ,
où
est la statistique de test, la fonction ajustée sur la base d'apprentissage, est le seuil sur le score.
La statistique dépend des paramètres
Définition, Apprentissage des paramètres
Les paramètres minimisent la cross-entropy (binary cross-entropy, entropie croisée binaire) sur la base d'apprentissage :
où
Cette loss n'est pas arbitraire : chaque étiquette
L'interprétation de cette loss est directe. Pour chaque exemple, une seule des deux parenthèses est active : si
Propriétés
Proposition, Lien avec le détecteur bayésien
La minimisation de la cross-entropy ajuste la statistique vers la probabilité a posteriori :
Le détecteur appris estime donc, depuis les seuls exemples, la quantité que le détecteur bayésien du §4 calcule depuis les lois, et le posterior appris est celui des proportions de la base :
Exemple : décalage de moyenne appris
Reprenons le problème à
import numpy as np
from sklearn.neural_network import MLPClassifier
from sklearn.metrics import roc_curve, roc_auc_score
rng = np.random.default_rng(2026)
mu1, sigma, N, M = 0.5, 1.0, 16, 40_000
# one equiprobable label per example, then N measurements for that hypothesis
h_train = rng.integers(0, 2, M)
x_train = rng.normal(0.0, sigma, size=(M, N)) + mu1 * h_train[:, None]
net = MLPClassifier(hidden_layer_sizes=(32, 32), activation="relu",
max_iter=800, early_stopping=True, random_state=0)
net.fit(x_train, h_train)
# empirical ROC on an independent test set
h_test = rng.integers(0, 2, M)
x_test = rng.normal(0.0, sigma, size=(M, N)) + mu1 * h_test[:, None]
score = net.predict_proba(x_test)[:, 1]
pfa, pd, thresholds = roc_curve(h_test, score)
roc_auc_score(h_test, score) # >>> 0.9178 (LRT ceiling: 0.9214)Figure 3.8, ROC empirique du détecteur appris (figures/ch3/02-detecteur-appris.py).
La courbe apprise épouse le plafond du LRT à
6. Résumé
Cinq détecteurs ont été construits dans cette page. Le tableau suivant les rassemble, avec les hypothèses que chacun exige et le critère que chacun optimise.
| Détecteur | Statistique | Hypothèses nécessaires | Critère optimisé |
|---|---|---|---|
| Neyman-Pearson | lois connues sous | ||
| GLRT (extension du NP) | forme des lois connue, paramètres inconnus | aucun garanti, généralise | |
| Filtre adapté | signal | rejoint le NP sous bruit Gaussien blanc | |
| Bayésien | lois et priors | probabilité d'erreur | |
| Appris | forme de | cross-entropy sur la base |
Ces cinq détecteurs ne sont pas concurrents : ils correspondent à cinq niveaux de connaissance du problème. Lois parfaitement connues, Neyman-Pearson ; paramètres manquants, son extension GLRT ; un signal connu dans un bruit mal connu, filtre adapté ; fréquences des hypothèses connues en plus, bayésien ; plus de modèle du tout mais des exemples, détecteur appris. La limite de chacun est son hypothèse d'entrée : des lois exactes pour Neyman-Pearson, une optimalité perdue pour le GLRT, un bruit Gaussien blanc pour que le filtre adapté rejoigne l'optimal, des priors pour le bayésien, le domaine de la base pour le détecteur appris. Le choix d'un détecteur est dicté par les hypothèses disponibles, jamais par la complexité mathématique de la méthode, et la première question d'un problème de détection n'est pas « quel algorithme ? » mais « quelles hypothèses sont disponibles ? ».
